Devenir – Livre 1

Livre 1

Rencontre, séduction, fuite, trahison, dissimulation. L’histoire commence comme un conte, mais les actes ont des conséquences. La vie au grand air tanne les peaux un peu trop fraîches et le désir mène la danse.

Livre 1 – Le royaume Bleu

Aussi loin qu’on s’en souvînt, les glaciers de Mort-Bleue formaient une longue chaîne de hautes montagnes infranchissables aux arêtes de glace tranchantes. Seuls les aigles les plus grands et les plus audacieux pouvaient s’y mesurer. Encore cela n’était-il qu’une légende selon certains, car on n’avait jamais vu de ces volatiles revenir d’un tel périple. Et si la discussion continuait, il s’en trouvait généralement un pour dire, d’un air entendu et en baissant la voix, que ces glaciers n’avaient pas toujours existé. Les plus anciens racontaient en effet que les parents de la reine Bleue, les souverains des Vents-Contraires, trouvaient leur fille unique si belle, inestimable et précieuse, qu’ils avaient demandé au magicien des Ruines, le plus terrible des magiciens connus à l’époque, de transformer leur royaume en un écrin qui lui conserverait la jeunesse et tous ses attributs. À ce moment-là de l’histoire, la voix ne devenait plus qu’un petit filet presque inaudible et chacun se pressait autour du conteur pour bien saisir toutes les paroles. On craignait toujours l’ire du magicien.

En échange de tout le quart septentrional de leur royaume, cet homme hors du commun s’était engagé à façonner pour la princesse un pays qui la préserverait du temps et des événements. Grâce à sa maîtrise parfaite de la voix-terrible, il accomplit les plus grands prodiges qu’on eût jamais vus. Pendant trois jours et trois nuits, des glaciers rugissants sortirent de terre comme les dents d’un ogre géant, enfermant le royaume derrière leur muraille infranchissable. La température de l’air chuta jusqu’au point de fraîcheur qui, selon le magicien, permettrait la conservation idéale des cerises, mais aussi des chairs de la princesse. Il obscurcit le ciel afin que le soleil ne ternisse son teint et que ses yeux jamais plus ne se plissent, gardant ainsi son visage lisse, doux, à l’abri du vent mordant et des rires joyeux qui creusent les rides. Il fit enfin de la mer tranquille qui jusque-là bordait le royaume, un océan dont la couleur devint si foncée qu’on eût pu le dire noir. Aucun rayon de soleil ne venait plus s’y refléter, ni plonger dans ses profondeurs ; les scintillements de milliers de clins d’œil qu’adresse au ciel une mer espiègle étaient devenus une histoire à laquelle ne croyaient plus les enfants.

Aucune saison ne ponctuait plus le déroulement des ans.

La princesse désormais prisonnière de son royaume sentait, horrifiée, la vie s’écouler de plus en plus lentement, comme si son sang gelait doucement. Préservée, elle ne vieillissait plus ; mais dans cette solitude glacée, elle mourait à petit feu.

Cette existence immobile l’asséchait de jour en jour. Et pourtant, elle se souvenait du monde chaud et coloré d’avant, de ses longues courses dans la campagne riante, de la palette infinie des verts qui recouvraient le pays et de la fraîcheur de l’herbe contre ses jambes lorsqu’elle s’allongeait sur le dos d’une colline baignée de soleil.

Alors, souvent regardant au loin l’océan, elle pleurait un peu. Mais ses larmes figeaient sitôt sorties. Le froid les transformait en perles de glace, qu’une myriade de valets se chargeait de porter sur des plateaux d’argent, en une longue file de barques sur la rivière jusqu’à l’océan. On évitait de les exposer à la vue des souverains des Vents-Contraires, ses parents, qui ne supportaient pas qu’elle pleurât, après tout ce qu’ils avaient fait pour elle. Aussi la princesse continuant longtemps de pleurer, la mer se recouvrit-elle de glaçons de la même couleur que l’iris de ses yeux. Et comme on se perdait facilement dans son regard à la fois beau et triste, cette mer fut appelée des Suppli-Délices.

Mais un jour, la jeune fille qui pleurait tant ne pleura plus. La colère avait fini de consumer ses souvenirs. La colère l’avait tout envahie, une colère rentrée, à fleur de peau, de sa peau qui devint bleue comme la glace et la mer, comme la prison dans laquelle elle vivait. Ses parents vieillissaient, elle restait fraîche et froide. Et lorsqu’ils moururent, les cloches et carillons qui, d’habitude, pleurent la disparition d’un souverain et célèbrent joyeusement un successeur, sonnèrent lugubrement tout le matin. Nul bonheur ne pouvait plus atteindre le royaume. La reine nouvelle, la reine Bleue, contemplait la mer tout le jour.

C’est peu de temps après que le magicien des Ruines tenta sa chance. Très régulièrement, chaque premier jour de la semaine, à dix heures exactement, car c’était un homme très ordonné, il ouvrait à distance la porte de la salle du trône avec de grands moulinets des bras, et une voix caverneuse emplissait le moindre recoin du palais. « Reine, très chère reine, mon cœur vous appartient, ainsi que tout ce que je possède. Devenez ma femme, je vous en conjure ! Je vous couvrirai d’or et de bijoux, vous resterez la plus belle du royaume encore mille ans ! »

La reine Bleue se fichait pas mal de l’or et de la beauté, elle savait bien que tout cela n’a d’importance que dans le regard des autres. Elle s’estimait cependant trop faible pour se défaire définitivement de cet homme vicieux : il demeurait malgré tout le plus puissant, et de très loin, de tous les magiciens connus. Aussi se contentait-elle de l’éconduire à chaque fois qu’il lui proposait d’habiter son château des Ombres et d’en devenir la reine en devenant son épouse : « Vous me promettez richesses et beauté, mirages et vanité. Vous ne voulez qu’alourdir les chaînes qui me couvrent déjà. Libérez l’horizon, rendez à la mer sa douceur, laissez le temps reprendre son cours. Laissez-moi vivre, vieillir et mourir. »

Et d’un petit geste las de la main qu’accompagnait un sourire dédaigneux, elle le congédiait.

Le magicien ne pouvait annuler les fantastiques sorts qu’il avait jetés pour faire jaillir les glaciers ou transformer la mer : la reine Bleue se fût sûrement enfuie. Or, il la voulait pour lui et rien qu’à lui, toujours à ses côtés. Au fur et à mesure que le temps passait, sa frustration grandissait et s’amplifiait sa colère. Alors, un jour où la souveraine du lieu le repoussait encore une fois, il perdit patience et s’écria au beau milieu de la salle du trône : « Reine cruelle ! Depuis des mois, chaque jour tu m’humilies. Mais aujourd’hui suffit. Ma vengeance égalera ton orgueilleux entêtement. Voici le sort qui sera dorénavant le tien : naîtra de tes entrailles une fille, qui creusera ton front de rides de tristesse. Tu la perdras comme l’homme que tu auras aimé. » Et il ajouta entre ses dents : « Et puisque tu ne me veux pas, ta fille sera mienne ». Puis il sortit.

Personne n’osa troubler le silence qui s’était abattu. Mais chacun se dit que finalement, la reine Bleue pouvait être encore plus malheureuse qu’elle n’était. Et le royaume avec.

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Et si nous allions un peu plus loin ?

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